L'interdiction du Burkini, facteur d'inégalités sociales ?

Thierry Lang et Michelle Kelly, deux chercheurs de l'Université de Toulouse ont lancé une pétition demandant à François Hollande de se prononcer clairement contre les arrêtés interdisant les burkinis sur les plages de France.

Ils nous expliquent pourquoi leur engagement va au-delà de la défense de ce vêtement, entre affirmation des droits fondamentaux et lutte contre les inégalités sociales.


La question du Burkini a fait la une des journaux et déclenché de nombreuses prises de parole et de position de personnalités comme de citoyens. Pourquoi avoir voulu lancer une pétition sur ce sujet ?

En tant que citoyen, le discours et la chasse aux « burkinis » sur les plages mettent en cause des droits fondamentaux, au premier rang desquels la liberté de se vêtir comme bon nous semble, tant que cela ne menace pas l’ordre public.  Cette « police du  vêtement », illustrée sur une plage de façon particulièrement choquante, vise en réalité les musulmans dans leur ensemble. Si on accepte que ce genre de législation se mette en place, on acquiesce à un dérapage pouvant aller loin dans la stigmatisation d’une partie des Français et, au final, à une limite grave des libertés individuelles.

L’argument autour du droit des femmes est aussi très fort dans cette polémique. Dans le cas des burkinis, on voit l’aboutissement d’une longue histoire sociale de contrôle et de prescription sur l’apparence des femmes en public. Il nous a semblé naturel de faire quelque chose, une petition en particulier, car la situation est compliquée et ne peut se résumer à interdire le burkini ou le voile globalement. Il est vrai que ce sont des symboles de la situation des femmes dans des pays où les droits humains sont ignorés et nous n’adhérons pas aux principes des sociétés qui imposent le port du voile. Mais la défense du droit des femmes prend un tour suspect quand d’une part, la mobilisation sur les inégalités entre hommes et femmes en France reste confidentielle et quand d'autre part, sous le prétexte de défendre les femmes, on leur pose d’emblée un interdit, celui de la liberté de se vêtir.

Il est tout simplement inacceptable que des droits fondamentaux soient mis en cause.

Vous faites de la recherche sur la question des inégalités sociales. En quoi le sujet est-il en lien avec l'interdiction du port du Burkini ?

Les liens sont nombreux. Dans nos travaux sur les inégalités sociales de santé, la question de la justice est omniprésente. Ces interdictions créent de l’exclusion, et au travers des femmes l’ensemble des musulmans est visé. L’inégalité entre hommes et femmes est une des inégalités sociales qui n’est pas assez prise en compte dans notre pays. La cohésion sociale, l’estime de soi, la reconnaissance de ce que l’on est sont des puissants facteurs de bien être et de santé. Notre pays reconnaît à tous le droit à la santé. Il faut en créer les conditions dont une majeure est de vivre en paix.

Encore une fois, mettre en place et appliquer les droits fondamentaux pour tous et toutes dans nos sociétés est un enjeu essentiel en cette période.

Quelles sont les prochaines étapes de votre campagne ?

Nous avons envoyé la pétition à François Hollande et informé les signataires et les médias. La pétition reste ouverte et nous espérons un nombre beaucoup plus important de personnes mobilisées sur cette question qui est un enjeu majeur pour ce que sera la France dans les années qui viennent : une terre d’antagonismes, d’exclusion et de droits humains réduits ou une terre de fraternité, de liberté et d’égalité. Sur un tel enjeu, la mobilisation ne saurait être en demi-teinte.

Il nous faut aussi rester vigilants pendant les prochaines campagnes électorales en France, afin d’éviter que ce climat d’intolérance ne conduise à une légitimation des atteintes aux droits fondamentaux.

Avez-vous un conseil à donner à quelqu'un qui lancerait une pétition ?

Pour lancer la pétition, la plateforme Change.org a été très simple d’utilisation et a rendu facile la diffusion de notre campagne. Un rélais large dans les médias sociaux, comme Twitter, semble un élément important pour faire connaître ce type d’initiative. Concernant les résultats de cette pétition, il est un peu tôt pour en donner ; c’est la première fois que nous en lançons une.